"Ma place, je l’ai gagnée dans un métier “d’homme”"
Au collège, arrive ce moment où l’on nous demande ce que l’on veut faire plus tard...
TÉMOIGNAGES
Ophélie
5/4/20263 min read


Voici mon histoire.
Au collège, arrive ce moment où l’on nous demande ce que l’on veut faire plus tard.
Au départ, j’imaginais travailler dans la petite enfance, devenir fleuriste ou même archéologue. Et puis finalement, une évidence s’est imposée : je voulais faire comme mon père. Je voulais devenir peintre automobile.
Et là… le regard des autres est tombé.
Mes parents, eux, n’étaient pas contre. Mais autour de moi, je n’ai jamais vraiment été soutenue. À l’école, on me faisait bien comprendre que ce n’était pas un métier “pour une fille”. Pourtant, moi, c’était exactement ce que je voulais.
Je me souviens encore de cette réunion parents-professeurs en 3e. Mon professeur principal explique à mes parents que si je continue à “ne pas assez travailler”, je finirai en apprentissage en carrosserie.
Sauf que… c’était justement mon projet.
Mon père, lui-même dans le métier, a très mal pris cette remarque. Disons que la réunion a été plutôt animée.
Après le collège, mes parents m’inscrivent en apprentissage. J’ai à peine 15 ans. Direction le CFA d’Alençon pour préparer un CAP peinture automobile. Patron trouvé, tout semblait parfait.
Puis arrive le premier jour de cours.
27 élèves.
Une seule fille : moi.
Je peux vous dire que faire sa place dans ce milieu n’a pas été simple. Mais je me suis accrochée.
Après mes deux années de CAP, je poursuis avec un CQP. Je dois changer d’école, puis d’entreprise, pour rejoindre celle où travaille mon père, en Bretagne. Une année compliquée. Arriver après tout le monde, devoir faire ses preuves en permanence, sentir que certains professeurs ne sont pas de votre côté… mentalement, c’est lourd.
Mais cette expérience m’a forgée.
Le patron était extrêmement exigeant, parfois dur, mais il m’a appris la rigueur et le travail de qualité.
À la remise de mon diplôme, la seule chose qu’on me dira sera :
“Tu ne finiras jamais dans ce métier.”
Cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée.
Et pourtant, j’ai continué.
J’ai travaillé dans plusieurs garages. Souvent comme seule femme de l’équipe. J’ai connu des entreprises formidables… et d’autres beaucoup plus difficiles.
J’ai entendu :
“Tu as voulu faire ce métier, débrouille-toi.”
Quand je demandais simplement de l’aide pour porter quelque chose de trop lourd.
J’ai travaillé avec des collègues arrogants, des patrons qui me “testaient” en me donnant trois fois plus de travail qu’aux autres. J’ai vu certains hommes mal vivre le fait qu’une femme puisse être compétente dans leur domaine.
Un jour, on m’a même dit :
“Toi, tu arrives et tu fous la merde.”
Alors que je faisais simplement mon travail.
Dans certaines entreprises, on m’isolait volontairement dans l’atelier pour éviter que les autres viennent me parler. J’étais là pour produire, rien d’autre.
Et puis il y avait aussi les clients.
Ceux qui refusent de parler à une femme.
Ceux qui disent clairement :
“Je préfère voir un homme.”
Ceux qui ne veulent pas que vous touchiez leur voiture.
Et malheureusement, il y a eu pire : les remarques déplacées, les avances lourdes, les gestes inappropriés, les mains baladeuses… parfois même des hommes qui m’attendaient sur le parking après le travail.
Dans ce métier, nous passons souvent nos journées à genoux. On m’a déjà posé les mains sur la tête en me disant :
“Ne t’inquiète pas, tu ne mords pas.”
Comme si certaines limites pouvaient être franchies simplement parce qu’on est une femme dans un univers d’hommes.
Alors oui, aujourd’hui encore, exercer un métier considéré comme “masculin” reste compliqué quand on est une femme.
Il faut prouver dix fois plus. Travailler deux fois plus dur pour être reconnue à sa juste valeur.
Et je trouve ça profondément triste.
J’ai exercé ce métier pendant 14 ans.
J’ai dû arrêter à cause de problèmes de santé. Mais une chose est certaine : c’était un métier passion.
Et malgré tout ce que j’ai vécu, je reste fière d’avoir tenu ma place dans un monde qui, pendant longtemps, ne voulait pas vraiment me la laisser.
Ophélie
